L’Artiste

L’Artiste

Cristobal del Puey est un artiste qui vit à Genève. Il a commencé à peindre à l’âge de 35 ans.

En juillet 2020, Cristobal a été interviewé par J. Andrew Baker dans son atelier du quartier de la Servette à Genève, à propos de sa peinture, et de sa raison d’être en tant qu’artiste :

Quel est votre parcours?
La fascination du mystère et du drame humain m’habite depuis aussi longtemps que je me souvienne. Peindre cette humanité est aujourd’hui ma vocation, vécue comme un besoin fondamental, une nécessité, et non une passion. Je trempe mon pinceau dans mes émotions, mon système nerveux. Donc pas forcément ce que je vois, mais ce que je ressens. Ce filtre passe par l’excitation, l’obsession, ce qui est le contraire de l’appareil photo que j’utilise comme support. Ce qui m’oblige constamment à travailler par petite touche, essai, construction, accident, déconstruction, épaisseur de peinture, couleurs, proportions qui font sens pour moi. C’est un parcours qui d’imprévu en imprévu m’amène en permanence à me dépasser, à aller au-delà de moi-même, à transformer ma peinture.
Pourquoi est-ce que vous faites ce que vous faites ?
Pendant longtemps la porte de la peinture s’est dérobée à mon regard. Je ne voyais aucun sens à ma vie. Je marchais en aveugle. Je passais de petit boulot en petit boulot, tantôt, ouvrier, chauffeur, coursier, maçon, thanatologue, postier, gardien, employé de banque, organisateur de manifestations, et même fonctionnaire.

Il a fallu attendre 35 années pour pouvoir enfin ouvrir cette porte, découvrir la nécessité de peindre et assouvir ma soif de me relier au monde par les visages et les regards dans lesquels je plonge.

Lorsque je m’imprègne d’un visage, je suis touché au plus profond de moi-même. Une forme naît en moi avec l’envie de la transcrire sur la toile. Et c’est seulement par la main qui veut projeter sur la toile cet ineffable, que cette chose étrange se manifeste, sans intention mais avec intuition. Bon ou mauvais, on dépasse le jugement. Cela est. Et il faut le montrer. J’ai mis longtemps à connecter cette chose ancrée au plus profond de moi-même. L’insatisfaction est mon aiguillon. Une bonne part de ma création est le reflet de mon caractère et de mon sens de l’auto-critique.

Comment définir votre peinture ?
Je ne sais pas peindre autre chose que les gens. C’est l’unique chose qui fait sens et qui me permet de trouver ma place au sein de cette société, de ce monde du 21ème siècle dans lequel je vis. Je peins la vie, aussi, je suis conscient de la mortalité des humains.
Que signifie peindre ?

Je ne sais pas exactement. Je ne me pose même pas la question. Est-ce que je veux dire quelque chose ? Est-ce que je veux passer un message ? Je ressens des formes qui émergent dans mon corps ou ma tête, à l’intérieur de moi. Retranscrire cette excitation et ce besoin de partager me porte. Je peins. Et je peins uniquement des être humains, des yeux, des visages, et cela m’exalte. Je pourrais peindre des animaux, des paysages ou de l’abstrait, mais cela ne résonnerait pas aussi fort en moi.

Quel est le rôle de l’artiste dans la société ?
Le rôle de l’artiste au 21ème siècle est corrélé à la personnalité de l’artiste. En provoquant, en montrant, en mettant en image sa perception du monde, il relie l’humain à son temps et à son espace donné. Je suis témoin de mon époque.
Comment votre travail s’inscrit dans un contexte social et politique ?
Je n’ai pas la prétention de signifier quoi que ce soit. Mais paradoxalement, mon travail est aussi le reflet de ce temps bien particulier. Je suis juste encore une fois le témoin de mon temps, de son présent et peut-être même de son futur. A l’heure de l’hyper information, qui peut se targuer d’être branché sur la bonne fréquence ? On dit que les artistes sont des être très sensibles. En tant que tel, sont-ils doués de perceptions plus fines ? Qui peut le dire ?
Qui sont vos plus grandes influences ?
Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards sont source d’inspiration. Ils s’inscrivent dans les grands cycles des fins et des commencements. Il est vrai que pour moi la photographie est un point de départ d’inspiration et d’idées. Je travaille avec comme support des photos de revues, de documentaires ou des photos que j’aime fixer avec mon Canon 6D et mes objectifs 135 et 24 mm.
Pouvez-vous décrire une situation réelle qui vous a inspirée ?
La situation réelle qui m’inspire est le contexte social dans lequel je vis, je baigne tous les jours. Les gens de la rue, mes proches, ma famille, des médias, Internet, avec ce qui me confronte chaque jour. C’est ma source vitale pour peindre ces visages, non pas avec mes yeux mais avec les signaux de mon cerveau. Car c’est la condition humaine qui m’obsède. Vivre et me mouvoir au sein de ce magma humain est une source d’inspiration intarissable car tout être humain est unique et complexe.
Comment avez-vous développé votre vocation de peintre ?
Comment je suis arrivé là où j’en suis aujourd’hui avec ma peinture ? C’est assez tard que j’ai été aiguillé sur ma véritable vocation. Le fait de ne pas avoir suivi d’études, de ne pas être issus d’un milieu éduqué ont rendu mon chemin plus tortueux. J’ai tissé ma vie au fil des rencontres. On peut dire que j’ai un doctorat ès Femmes. Ce sont mes grandes initiatrices. Au fil de mon parcours, j’ai appris à mieux me connaître. Je suis un peintre par accident. J’aurais pu passer à côté. Je crois que je me serais flingué, et le pire, sans savoir pourquoi. Il m’a fallu toutes ces années pour partir à la rencontre de moi-même et me trouver. Grâce à la peinture, je sais qui je suis. Elle me porte. Elle m’a réconcilié avec moi-même. J’ai une dette envers la peinture. D’accident en accident, de rebondissement en résilience, j’ai élargi ma culture, et j’ai rencontré sur mon chemin Velasquez, Goya, Francis Bacon et Lucian Freud. En leur compagnie, je me sens bien. On se parle souvent.
Quels sont les autres métiers que vous avez pratiqués ?
NADA ! comme Bacon, je vous réponds NADA ! Quand j’ai commencé à peindre, que j’ai compris que c’est ce qui me fait vibrer, quand j’ai commencé à trouver ma place, à me retrouver, à être pleinement qui je suis, alors maintenant quand je peins et que je pense à mes métiers antérieurs, j’ai l’impression auparavant de n’avoir rien fait, rien accompli. Nada. Je suis né à 35 ans. Je fais mienne la devise de la ville de Genève où je vis « Post Tenebras Lux », « La lumière après les ténèbres ».
Comment tu navigues dans le monde de l’art ?
A vrai dire, je n’ai pas véritablement de stratégie. C’est -à-dire que ce que j’entreprends, c’est en me cherchant que je donne du sens à ce que je fais. Je ne suis en concurrence avec personne si ce n’est moi-même et mes démons. Il est vrai que tout artiste confondu a besoin de reconnaissance par rapport à ce qu’il fait, ce qu’il produit. Il a besoin des galeries, des collectionneurs, des mécènes, des fonds publics, des muses et des musées, et ce afin d’être exposé, ce qui veut dire littéralement sortir de soi. Rester seul, engendre le risque de tourner en rond, si le regard des autres ne reflète jamais ce que nous faisons.
Comment fixez-vous un prix à vos œuvres ?
Quand quelqu’un achète une de mes peintures, il achète plus que mon temps. Il achète mes années d’expérience. Le prix reflète l’investissement pour forger notre regard, acquérir nos compétences, ciseler notre style, faire rayonner notre talent. Et puis il y a la rencontre avec les collectionneurs et les galeristes qui spéculent sur notre travail. Si l’on sait qui on est, on arrive à trouver le juste prix. Et celui-ci évolue.

Pour trouver un prix de base, en tant qu’artiste peintre, il faut tenir compte de certains paramètres, sans culpabiliser ou se sous-estimer. Par ordre de priorité : 1/ le temps à chercher, peindre, réfléchir. L’œuvre se créée d’abord dans nos têtes. 2/ l’investissement : les couleurs, les pinceaux, les toiles, les châssis, et toutes ces choses nécessaires au geste de peindre. 3/ la recherche : le travail intellectuel, le back-ground, la connaissance, le savoir, la culture, le savoir où aller et quoi faire. Que dois-je savoir pour avancer ? Quelle voie dois-je prendre ? 4/ la progression : passer du temps à se développer, choisir quoi faire, douter, à comprendre les fondements de l’auto-critique et de la remise en question. Et tout cela d’une façon continue.

Quelle tendance actuelle du monde de l’art suivez-vous ?
Je peins par rapport à mes sentiments, mon ressenti, mes émotions et toutes ces choses qui sont en lien avec ces personnes, ces être humains qui m’obsèdent. Ne pas suivre des modes. Bien sûr je suis influencé. Mais je cherche mon rail, celui qui va m’amener à suivre ma voie. Ce que je suis, c’est la vie humaine qui me fascine, m’entoure, et cela mobilise toute mon attention et mon énergie.
Comment cherchez-vous les opportunités ?
Je ne me vois pas faire autre chose que peindre. Donc toujours travailler, et essayer de comprendre pourquoi, et me remettre en question, et questionner mon obsession des gens. Bien sûr, il faut savoir « se vendre » et comment savoir saisir sa chance, se faire connaître, être médiatisé. Je ne suis pas un business man. Je ne suis pas un opportuniste. Avant tout je suis juste un peintre. Ma véritable opportunité c’est chaque rencontre. Chaque rencontre que je fais avec des gens et qui vont donner naissance à une toile, et à une griffure dans la nuit.